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10 452 km² : un chiffre que tout Libanais semble connaître. Longtemps considéré comme une évidence, il en est venu à représenter bien plus qu’une simple mesure du territoire. Utilisé par le président élu Bachir Gemayel, il est devenu un puissant marqueur d’identité nationale, évoquant l’image d’un pays à réunifier. Le chiffre réapparaîtra par la suite dans le discours politique, témoignant de sa charge symbolique. Mais comment un chiffre acquiert-il une telle signification ? Comment passe-t-il d’une mesure à un symbole ? Pour répondre à ces questions, le géographe et urbaniste français Éric Verdeil, professeur à Sciences Po Paris, spécialiste des villes et des territoires du Moyen-Orient, et co-auteur de l’Atlas du Liban (IFPO, 2016), nous apporte son éclairage.
Lebanese Without Frontiers: Le chiffre de 10 452 km² est souvent présenté comme une évidence. Selon vous il est contestable. Pourquoi ?
Éric Verdeil: L’article que vous évoquez a été publié en 2005 et fait suite à une recherche et une production de données géographiques nouvelles menées avec le CNRS Liban et son centre de télédétection, en particulier avec Ghaleb Faour, qui en est aujourd’hui le directeur. Ce projet d’atlas du Liban visait à construire une base de données géoréférencées des localités libanaises, en retrouvant et numérisant les documents du cadastre sur les limites et les centres de chaque localité, ce qu’on appelle les circonscriptions foncières.
En assemblant ces données, on aboutissait à une cartographie inédite et numérique du Liban. Elle a fourni la base des travaux du Schéma Directeur d’Aménagement du Territoire Libanais, qui a financé une partie de ces opérations de production cartographique. Ce travail a évidemment aussi été confronté aux données dont disposait l’armée libanaise et son service de cartographie, en particulier les tracés des frontières.
En analysant ces différentes données, notre équipe a constaté que la superficie du Liban ne correspondait pas au chiffre public de 10 452 km², mais était de l’ordre de 10 200 km². Il est important d’en rester à une approximation car, comme nous l’avons également constaté dans ces recherches en confrontant le tracé officiel de la frontière selon l’armée libanaise et les limites des circonscriptions foncières, il existe de multiples décalages et incohérences entre ces sources. Nombre de ces incohérences se traduisent par des litiges frontaliers, notamment entre la Syrie et le Liban, mais aussi entre le Liban et Israël, qui restent irrésolus jusqu’à aujourd’hui.
Les experts qui ont préparé l’étude préalable à l’Aménagement du Territoire Libanais en 2002, tout comme ceux du ministère de l’Agriculture, étaient conscients de ce décalage entre le chiffre public et les données dont ils disposaient. Ainsi, dans le Schéma d’Aménagement du territoire Libanais, il est indiqué que la superficie du pays fait « moins de 11 000 km² ». Dans l’Atlas agricole du Liban publié, on trouve le chiffre plus précis de 10 225 km². Ainsi, on peut affirmer que, d’une part, le chiffre de 10 452 km² est supérieur à la surface réelle du pays ; d’autre part, que cette dernière reste imprécise, faute d’accords sur le tracé frontalier définitif du Liban.
LWF: Pourquoi les estimations de la superficie du Liban varient-elles autant, notamment dans les sources internationales ?
EV: Lorsque j’ai constaté le décalage entre le chiffre officiel de 10 452 km² et celui issu de nos données géoréférencées, j’ai fait une petite enquête sur les données disponibles dans diverses publications internationales. Par exemple, l’Encyclopedia Britannica donnait, en 1997, le chiffre de 10 230 km² et, en 2005, 10 400 km². Le titre Liban de la collection Que sais-je ?, consulté à l’époque, donnait pour sa part le chiffre de 10 176 km². Une source plus ancienne, le Webster’s Geographical Dictionary, donnait, en 1949, le chiffre de 3 470 square miles, soit 9 022 km².
On constate une grande hétérogénéité dont je ne peux préciser, dans l’état de mes connaissances, l’origine. On peut supposer que cela reflète des estimations des différentes puissances militaires à partir des documents cartographiques à leur disposition, avec une grande diversité d’échelles, mais aussi de précision.
En tout état de cause, les méthodes dont on disposait avant l’apparition des systèmes d’information géographique numériques pour estimer la surface du territoire reposaient sur des techniques de calcul géométrique, en superposant le tracé des frontières à une grille de papier millimétré, avec un comptage visuel. Évidemment, une telle mesure reste dépendante de l’échelle choisie. Plus l’échelle est fine, plus les tracés frontaliers sont découpés. Autour d’un même ordre de grandeur, chaque échelle d’observation implique une mesure différente.
LWF: Comment la superficie du Liban a-t-elle été estimée au moment de la création du Grand Liban, et d’où vient le chiffre de 10 452 km² ?
EV: Je n’ai pas effectué de recherche sur la mesure du territoire libanais à l’époque du mandat français, correspondant à la création du « Grand Liban » en 1920, rattachant à la Moutassarifia du Mont-Liban les régions du Jabal Amel, de la Beqaa et du Nord (Tripoli et Akkar). Il faudrait regarder dans les archives de l’armée française, ainsi que dans celles de la régie du cadastre qui a été instituée à cette époque. De même, il faudrait consulter les archives de l’armée libanaise et les déclarations du Liban au moment de son indépendance et de son entrée à l’ONU, pour voir si une estimation officielle de la surface du Liban et ce chiffre de 10 452 km² sont apparus dans ces contextes.
Selon des témoignages que j’ai recueillis auprès de personnes qui avaient été scolarisées dans les années 1950 ou 1960 au Liban, ce chiffre faisait partie de l’enseignement que recevaient les élèves libanais. Il devait donc déjà figurer dans des manuels de géographie ou d’histoire de cette époque. Cela ne devrait pas être difficile à vérifier.
LWF: Quand et comment le chiffre de 10 452 km² devient-il un symbole politique ?
EV: Le chiffre de 10 452 km² a acquis l’évidence qu’il conserve jusqu’à aujourd’hui lorsque Bachir Gemayel en fait un slogan pour justifier une posture nationale intégratrice au moment de son élection en 1982, dans le contexte d’un Liban divisé et occupé par des armées étrangères, les Israéliens au Sud et la Syrie à l’Est et au Nord. Dans les années 1990 et jusqu’à 2005, ce slogan est régulièrement repris, et même affiché dans l’espace public, par les Forces libanaises et d’autres partis, en référence à l’occupation syrienne. Il me semble aussi, d’après mes souvenirs de cette époque où je résidais au Liban, que le chiffre a été utilisé par le Hezbollah au moment du retrait israélien de 2000. Mais je n’ai pas retrouvé de source qui en atteste. Je n’ai pas connaissance d’exemple similaire de la surface d’un pays devenue un slogan politique de libération nationale.
LWF: Comment ce chiffre a-t-il été utilisé dans le débat politique libanais, notamment en période de crise ?
Autant le slogan de la libération des 10 452 km² du pays était visible jusqu’en 2005, autant il me semble qu’il a, par la suite, largement disparu du débat politique, alors même que le Hezbollah continuait d’insister sur la question des fermes de Chebaa. Et je n’ai pas le sentiment de l’avoir entendu non plus lors des négociations sur l’accord de la frontière maritime. La question de l’intégrité territoriale du Liban est devenue secondaire par rapport au débat sur les armes du Hezbollah, qui a structuré les débats ces dernières années.
LWF: Quels sont les risques liés à l'usage d'un tel symbole ?
EV: Que le chiffre soit erroné n’est, en soi, pas très grave. Je constate surtout qu’il est agité par la classe politique, mais qu’il n’existe pas d’initiatives visant à se mettre d’accord avec la Syrie pour régler les différents litiges qui continuent d’exister, notamment dans l’Anti-Liban et, évidemment, au sujet des fermes de Chebaa. Évidemment, le contexte de guerre en Syrie entre 2011 et 2024, et même jusqu’à aujourd’hui, n’y est pas favorable. Le litige sur les fermes de Chebaa concerne, rappelons-le, un territoire envahi en 1967 par les Israéliens et annexé avec le Golan et le Jabal El Cheikh en 1981. Les Israéliens ont accaparé de nouveaux territoires en Syrie depuis 2024.
La frontière entre Israël et le Liban elle-même n’a jamais été validée : il s’agit, jusqu’à aujourd’hui, de la ligne d’armistice de 1949. Une Ligne bleue a été définie et bornée entre 2000 et 2006, mais plusieurs points litigieux restent en attente d’un accord définitif. En 2022, l’accord sur la frontière maritime entre Israël et le Liban est une rare exception à ce régime d’oubli du détail du tracé de la frontière. Le compromis alors obtenu a toutefois été contesté par des experts libanais. Pendant les premières semaines de combat en 2026, les Israéliens ont menacé de le remettre en cause. La nouvelle guerre menée par Israël contre le Hezbollah se traduit, très concrètement, par de nombreux empiètements sur le territoire libanais, et il existe en Israël tout un courant politique qui revendique une annexion de ces zones du Sud-Liban. Et la revendication d’établir une zone tampon, vide d’habitants et où les villages sont rasés jusqu’à la dernière pierre, est une autre manière de remettre en cause la frontière entre les deux pays, en foulant aux pieds la souveraineté libanaise sur cette région.
Si les négociations qui viennent de s’ouvrir, dans une situation de grande faiblesse pour le Liban, se concrétisent, il est probable que le chantier d’une délimitation officielle de la frontière sera reposé, et la question est de savoir si le Liban sera en mesure de faire prévaloir son droit.
LWF: Ce chiffre dit-il finalement plus sur l’histoire politique du Liban que sur sa géographie?
EV: En effet, ce chiffre symbolique ne renvoie pas tant à une question géographique qu’à celle de la place de l’État et de l’armée dans le contrôle du territoire. Ce chiffre a pris sens dans une résistance à la présence d’armées étrangères sur le sol libanais, et il renvoie au sentiment de faiblesse de l’entité libanaise face à ces interventions, à la fragilité de son existence et à la difficulté de la défendre.
La faute à un État que tant ses voisins que les puissances internationales actives dans le pays n’ont jamais voulu puissant et doté d’une armée forte. Mais l’impuissance, notamment militaire, de cet État vient aussi des conflits internes entre les élites politico-confessionnelles. Chacun des groupes politiques libanais s’est focalisé sur un ennemi extérieur, soit la Syrie, soit les Israéliens.
L’armée a été reconstruite, après la guerre 1975-1990, comme une force de stabilisation interne, et jamais comme une force de défense du territoire. Ni les Syriens, ni les Israéliens et leurs alliés, ni, plus récemment, l’Iran, ne voulaient d’une telle force militaire nationale capable de défendre le territoire et les frontières. C’est une des leçons évidentes de la guerre actuelle.




